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Comment bannir la cigarette tout en douceur?
Une loi à appliquer. Justifiée par des réalités médicales que personne ne conteste. Présenté sous ce double biais, l'Arrêté Royal interdisant le tabac sur le lieu de travail paraît simple à intégrer : devant l'autorité de la science et de la loi, il n'y aurait rien à discuter. Or, l'entrée en vigueur harmonieuse - et efficace - des nouvelles règles ne pourra se faire que dans la concertation. Traiter le rôle du tabac dans l'entreprise uniquement par le biais médical me paraît réducteur, prévient Eric Lorio, directeur au cabinet de conseil Humaxis. Le tabac est aussi un problème relationnel, physique… pour certains, ça n'est peut-être même pas un problème du tout. Les autorités médicales sont bien conscientes du double enjeu, médical et managérial. La brochure explicative publiée par le Fonds des Affections Respiratoires (Fares) joue sur ce double registre : il rappelle les risques sanitaires du tabac, (« les fumeurs passifs encourent les mêmes types de risques santé que les fumeurs actifs »), et insiste sur l'importance de la démarche de concertation préalable à l'entrée en vigueur de la loi.
C'est que lorsque l'on parle de supprimer le tabac au travail, on parle en même temps des relations entre fumeurs et non-fumeurs. L'avènement de la nouvelle loi voit l'enterrement définitif de la notion de « courtoisie ». Ce concept a doublement échoué. Pour une personne dépendante à la nicotine, au-delà de deux heures sans cigarette, le comportement est altéré, analyse Luc Schreiden, conseiller en prévention au Service de Prévention de Médecine du Travail (SPMT). Difficile de demander de la courtoisie à des nicotinodépendants. Du côté des non-fumeurs, la situation est tout aussi difficile. La plupart des non-fumeurs incommodés par la fumée n'osent pas le dire. Ils accumulent du ressentiment. Ce ressentiment conduit à des reproches peu constructifs : les fumeurs seraient moins productifs que les non-fumeurs à cause de leur quatre ou cinq « pauses cigarette » quotidiennes.
Mais les mentalités évoluent. Culturellement le tabac est moins accepté, raconte Jacques Dumont, tabacologue au Centre d'Aide aux Fumeurs à l'hôpital Erasme. Les fumeurs font plus attention à leur entourage. Malgré cette évolution, le respect de la nouvelle loi passe par une communication bien encadrée : un comité de pilotage a, dans chaque entreprise, la lourde responsabilité d'établir le plan d'entreprise sans fumée : analyse de l'environnement, choix d'installer un fumoir, information des travailleurs. Pour fonctionner, il doit contenir tant des fumeurs que des non-fumeurs, rappelle Jacques Dumont. Pour les services de ressources humaines, l'éviction du tabac et de ses désagréments n'est pas le seul horizon : le dialogue qui s'instaure sera révélateur de l'état des relations sociales dans l'entreprise. A l'inverse, la mise en place de la loi peut servir de levier pour faire évoluer ces relations.
Le départ du tabac rompt l'équilibre qui s'était instauré entre fumeurs et non-fumeurs, l'entreprise se trouve plongée dans une crise, estime Eric Lorio, directeur chez Humaxis. Il est tout à fait symptomatique que ce cabinet spécialisé dans « l'optimisation des facteurs humains en entreprise » s'intéresse au dossier du tabac. Symptomatique également, la démarche de certains tabacologues qui interviennent en entreprise en duo avec un coach spécialisé en conduite du changement. Le tabac n'est pas un dossier isolé, reprend Eric Lorio, il doit être intégré dans la stratégie « ressources humaines » de l'entreprise.
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2005
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